François Jullien, Cinq concepts proposés à la psychanalyse

Jean-Paul Matot

01/10/2015

Notes de lecture

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Dans cet ouvrage, François Jullien, sinologue et philosophe, tente d’éclairer par sa lecture de la pensée chinoise un potentiel qui, dans la psychanalyse, serait resté insuffisamment mis en évidence, parce que se situant en dehors du champ traditionnel de la pensée occidentale :

« Cet essai s’est conçu entre la lecture de Freud et la fréquentation de la pensée chinoise ; ou disons qu’il a cherché à produire, à partir de leur écart, de l’entre entre eux. »

Il propose donc, à partir d’une connaissance précise – mais néanmoins globale – du texte freudien, cinq « concepts » – qui sont plutôt d’ailleurs des points de vue – mettant en évidence ce qui serait au coeur même de l’efficacité de la cure analytique.

« Freud a génialement produit des outils nouveaux au fur et à mesure du développement de la pratique analytique, mais ne subsiste-t-il pas dans l’ombre, impensé, négligé, relégué, « quelque chose » – le fameux « restant » – que cette pratique analytique met en oeuvre, mais que le discours analytique, nécessairement enlisé dans des partis pris auxquels lui-même ne songe pas, a laissé de côté ? » (p. 11)

D’une part, Jullien pointe ce fait que la psychanalyse s’est construite dans un univers judéo-chrétien, où la notion du sujet est centrale, et qu’elle ne s’interroge pas suffisamment sur les limites que cela entraîne sur le plan de l’universalité de ses théories et des pratiques qu’elles organisent. Mais, d’autre part, Jullien interroge les théories psychanalytiques au sein même de ce cadre judéo-chrétien, en ce que ses fondements culturels limiteraient la compréhension de ce que mettent en jeu ses propres pratiques : le lien entre la chose et sa représentation verbale ; la dynamique du conflit ; l’idée même de recherche d’un sens, d’élucidation, par explication (scientifique) ou interprétation (herméneutique) ; la fonction, attribuée à la pulsion, de dépasser le dualisme corps/esprit. Il propose donc d’examiner la psychanalyse à l’aide de cet « extérieur » qu’est la pensée chinoise, laquelle, écrit-il,

« ne s’est pas enfermée dans une logique explicative régie par la causalité, mais s’est davantage appliquée à rendre compte des phénomènes en termes de condition, de propension et d’influence ; […] ne s’est pas attachée non plus à développer d’herméneutique et de déchiffrement du monde, préférant à la troublante question du sens une détection minutieuse des « cohérences » (li) et leur élucidation par décantation ; […] n’a développé non plus d’aucune façon la notion de « représentation », ni théâtrale (ou picturale), ni quant à ce qui serait la théorie de la connaissance, ni sur le plan politique ; […] n’est guère portée non plus au dédoublement du monde, entre apparence et réalité… »

L’objectif de Jullien est de faire apparaître ainsi « certains aspects, peut-être insuffisamment repérés, de ce qui se passe dans la cure » (p. 18), en s’appuyant exclusivement sur sa lecture des écrits freudiens (et en laissant explicitement de côté ce que Lacan a pu écrire à partir de sa lecture de Mencius ou du vide taoiste).

D’où ces cinq concepts « proposés à la psychanalyse » :

La disponibilité, « ni vertu ni faculté … : le sujet s’y conçoit, non plus en plein, mais en creux », renonçant « momentanément à ce pouvoir de maîtrise » (p. 25), « prise par déprise » (p. 26), manière de refuser stratégiquement toute « position » qui priverait de toutes les autres possibles. C’est bien de l’attention flottante, « en égal suspens » (gleichschwebende Aufmerksamkeit), qu’il est question.

« En promouvant la figure autonome du sujet et sa structuration intérieure pensée à partir de ses facultés, en tant que propriétés, et donc à part du flux du monde, la pensée occidentale a fait obstacle à une telle capacité d’« ouverture », sauf à la traiter par revanche et compensation sur un plan mystique. » (p. 35)

Dans la pensée chinoise, la disponibilité est la condition même de l’exercice des facultés , « elle est en amont de toutes les vertus », selon la formule de Confucius (entretiens) : « Quatre choses que le maître n’avait pas : pas d’idée, pas de nécessité, pas de position, pas de moi. » (p. 37) Cette capacité négative évoque bien entendu la pensée de Bion, mais à l’évidence Jullien s’en est tenu à une lecture attentive de Freud. La sagesse, poursuit-il, est la disponibilité au moment. elle tient tout sur un pied d’égalité, ce qui permet au sage de remonter au fonds indifférencié du tao. D’où la fadeur, qui n’est pas privation de saveur, mais une saveur à ce point discrète qu’elle ne s’affirme pas et donc aussi n’exclut pas, celle du tao.

Jullien renvoie la disponibilité chinoise à son envers, la liberté occidentale :

« Au lieu de nous détacher de la situation pour nous en rendre indépendants, la disponibilité nous insère en elle et nous porte à en exploiter les ressources sans l’affronter. » (p. 49)

Il fait remonter cette contradiction à la construction sociale et au politique (lutte pour l’indépendance versus soumission au Roi).

L’allusivité : la parole de l’analysant doit échapper à l’idée de dire, pour accéder à une disponibilité portée par des mots, répondant à l’étymologie d’« allusif », du latin ad-ludere, « venir jouer autour ».

Jullien relève dans les Conférences de Freud une remarque sur l’indétermination structurelle de la langue chinoise. Celle-ci, du fait du peu de phonèmes et de grammaire, exprime les choses par référence au contexte (p. 73), démarche qu’il rapproche du rêve. La culture chinoise, ainsi, est plus allusive, plus évocatrice, qu’explicative. Relevons toutefois que l’allusion suppose la référence à un objet, certes implicite, mais défini. Ceci ne rend pas compte de l’indétermination et du rapport à l’inconnu vers lesquels tend l’association libre.

Le biais, l’oblique, l’influence : comment, se demande Jullien, concevoir une méthode rigoureuse mai non méthodique, la méthode apparaissant comme ce qui fait obstacle à l’émergence de ce qui n’a pas encore pu se concevoir, en s’appuyant sur des a priori prescriptifs ? en partant, dit-il, non du savoir, mais du savoir-faire. Jullien s’appuie ici sur l’art de la guerre, la stratégie, telle qu’elle a été développée par sunzi, pour qui « la rencontre s’opère de face », mais « la victoire s’obtient de biais »: « en quelques mots, écrit Jullien, produire une secousse pour aider ou plutôt engager l’autre à sortir de la position dans laquelle il s’est enlisé ». Le biais agit par influence, qui est discrète, ambiante, difficilement localisable. Freud parle, dans Conseils au médecin, de l’instauration d’une « atmosphère d’influencement » (einer Atmosphäre von Beeinflüssung) et plus loin, de l’abandon des résistances par l’influence qu’un homme peut exercer sur un autre (durch menschliche Beeinflüssung). L’influencement est, selon Jullien, le mode par excellence d’avènement de la réalité dans la pensée chinoise. elle est produite par le rite, tandis que la persuasion grecque est liée à la dialectique.

La Chine, relève Jullien, n’a pas de figure d’ « orateur » : la parole n’y est pas persuasive ou démonstrative, elle est comme le vent, diffuse et pénétrante.

La dé-fixation : Jullien montre, à partir d’un exemple du Zhuangzi (tchouang-tseu) et de la métaphore du berger qui fait avancer son troupeau, non vers un but déterminé (figure d’un idéal abstrait), mais pour qu’il maintienne son mouvement sans laisser s’égarer aucun mouton, que l’entretien de la vitalité et de la disponibilité psychique est fondée, dans la philosophie chinoise, sur l’attention portée à ne pas laisser se fixer le cours des processus psychiques.

et il poursuit :

« Si, pour couper court à l’hyperthéorisation dans laquelle, depuis Freud, s’est souvent perdue la psychanalyse, nous nous demandons globalement à quoi tend la cure, la réponse ne pourrait-elle pas ressembler à quelque chose de ce genre : à rendre de nouveau évolutif ce qui s’était immobilisé et figé – « fixé » – dans la vie psychique ? »

Il relève, à l’appui de cette idée, l’utilisation par Freud de la métaphore de l’obstruction (Verlegung), mais en soulignant que cette désobstruction ne peut être un objectif, mais seulement un bénéfice induit. Jullien met cette proposition en perspective avec la pensée de Hegel (la vie comme processus, la « Flüssigkeit », mais aussi la catégorie du négatif) comme alternative à celle de Kant et la catégorie de l’action :

« Il en résulte que chez Freud, comme d’ailleurs chez husserl à la même époque, les deux catégories de l’« acte » et du « procès » se retrouvent côte à côte et sont rivales. »

Jullien situe l’acte comme paradigmatique du rationalisme européen, s’inscrivant dans les oppositions début/fin, volontaire/involontaire, bien/mal, contrainte/liberté. La pensée chinoise n’isole pas la notion d’acte, et dès lors, ne développe pas les concepts de volonté ou de liberté. Le mal est ce qui obstrue, ce qui empêche les polarités organisatrices de communiquer.

« Penser en termes de cours ou de processus, que ce soit la vie psychique ou toute autre réalité, appelle de soi-même à penser dans une perspective de fonction ou d’organe et défait la possibilité d’un dualisme. »

Jullien souligne l’entrée de la notion de régulation dans notre vocabulaire théorique, comme alternative à la notion de règle dont elle dérive pourtant, témoignant de la place prise par une pensée des processus et des fonctionnements. Dans la pensée chinoise, « le Ciel, comme absolu du réel », est ce qui désigne cette capacité régulatrice.

La transformation silencieuse : Jullien utilise la métaphore de la plante qui pousse et de la tâche du paysan qui ne peut qu’influencer sa maturation en travaillant la terre de sorte à la favoriser en créant les meilleures conditions pour son développement naturel. Il rejoint ainsi le propos ironique de Winnicott, commentant la position d’un de ses collègues dans les Lettres vives.

À travers ces promenades conceptuelles, c’est aussi la pensée de R. Roussillon qui se profile lorsque Jullien écrit que son ambition est de « faire apparaître non pas tant ce qui se trouve en jeu dans la cure que, d’abord, ce qu’il faut ménager de jeu, ou remettre de jeu, pour que la cure ait lieu », retrouvant le « jeu » de l’allusion, ad ludere.

Ainsi, Jullien, qui ne semble connaître de la psychanalyse que le texte freudien, en vient-il sans le nommer au coeur de l’oeuvre de Winnicott, en relevant que « ce jeu est celui de l’« entre » […] qu’est-ce qu’une cure si ce n’est (ré)activer de l’entre, libérant du même coup des possibles ? » Cette catégorie de l’intermédiaire est centrale, souligne Jullien, dans « les pensées de l’Extrême-Orient, parce qu’elles n’ont pas fait de fixation sur l’Être, ni non plus sur la Vérité, qu’elles sont libres par conséquent du pouvoir déterminant et surtout assignant du logos. »

Je laisse la conclusion à l’auteur :

« On s’est laissé fasciner par les Extrémités, se détachant en identités, parce que, commodément démarquées et servant à l’analyse typo – et topo- logique ; mais c’est pourtant dans l’« entre » que ça se passe (« ça » : l’indéterminé par transition). C’est pourquoi il nous revient aujourd’hui, par opposition, de donner consistance à cet « entre » portant à penser la ressource, non plus de la vérité exclusive, mais de l’ambiguïté ; non plus des différences servant à la définition, mais du fonds indifférencié… »

La lecture de cet ouvrage ouvre ainsi une fenêtre à un léger vent d’est qui vient alimenter les courants les plus actuels de la psychanalyse.


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