Éditorial: La séduction dans tous ses états…

blandine Faoro-Kreit

Revue Belge de Psychanalyse

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La séduction, qu’elle soit amoureuse, narcissique, traumatique, hystérique, généralisée… est un «phénomène» universel et omniprésent. Elle touche autant le règne animal que l’humain, l’individu que les groupes, et se trouve convoquée dès qu’il y a relation humaine.

L’étymologie conduit à envisager deux significations principales pour le mot séduction : l’action même de sé-duire, c’est-à-dire de con-duire vers un ailleurs ou encore vers soi, et le résultat de cette action. Celle-ci comprend l’effet produit par la séduction et les moyens très spécifiques qu’elle emploie. La séduction se trouve facilement associée au pouvoir, à l’emprise, à l’abus et l’effraction.

À l’heure où les mouvements #MeToo et #BalanceTonPorc dénoncent une séduction poussée à son paroxysme dans la destructivité du prédateur sur sa proie, y a-t-il encore une place pour parler d’une « séduction ordinaire » qui dynamise toute relation ? Un humain pourrait-il vivre sans séduire et être séduit ? Mais de quelle séduction s’agirait-il alors ?

Force est de constater qu’elle nous colle à la peau. Dès le berceau, l’infans comme la mère sont pris réciproquement dans une séduction qui sera le sédiment de leur relation et qui colorera toutes relations à venir. Jeu, force, pouvoir, plaisir, emprise… Comment nous approcher au plus près de cette «chose» dont le caractère polymorphe nous échappe bien souvent et dont les effets peuvent être, selon les circons- tances, aussi redoutables que bienfaisants.

Le psychanalyste possède, sans conteste, les outils pour s’approcher au plus près du « séduire » qui appartient intrinsèquement à l’humain et qui agit et se vit dans toute situation clinique. Plus spécifiquement, c’est au cœur de la relation transféro-contre-transférentielle que se posent les interrogations sur les formes de séductions qui s’y déploient.

Nous laisserons le soin à Jacqueline Godfrind d’entamer ces réflexions par le « Destin de la séduction ». L’auteure remet à l’honneur la « sexualité infantile», concept des origines de la psychanalyse, et «fauteur de scandale» par son caractère sexuel. Jacqueline Godfrind s’interroge avec pertinence sur le lien qui lie séduction et sexualité infantile comme si « la relative désuétude de la sexualité infantile entraîne celle de la séduction dans l’acception sexuelle que lui confère la psychanalyse». À l’aide d’une vignette clinique et en adossant son propos sur les théories de Ferenczi et Laplanche, l’auteure développe l’idée d’une «séduction maternelle suffisamment bonne». Plus loin, en revisitant «La séduction narcissique» selon Racamier, Jacqueline Godfrind partage sa conviction que dans toute relation, il existe une composante de séduction basale, retrouvée dans le transfert et le contre-transfert où chacun des protagonistes de la scène analytique y contribue, qu’il le veuille ou non, et qui nécessite une attention particulière de l’analyste pour ne pas s’y embourber et, pire, s’y complaire.

Michel Granek nous propose «Une séduction énigmatique. À propos de textes évoqués en séances». Séduction subtile et énigmatique, souvent réciproque et joliment exprimée par cet «Interdit» si proche de l’interdit. C’est l’occasion pour l’auteur de s’approcher de l’effet de l’œuvre d’art et de développer l’idée d’un lien «transnarcissique» proche de la séduction. Cette « séduction fortuite », bien illustrée dans le cas de Mademoiselle Rachel, montre combien l’analyste est confronté à un problème autant éthique que technique. Comment éviter le trop de séduction et comment éviter le trop de répression ? Ou pour le dire encore autrement : « comment fixer aux phénomènes des marges sans en annuler les vertus?»

C’est dans une démarche courageuse et sans compromis qui mérite d’être saluée que Jean-Paul Matot s’attache à la question, ô combien difficile, de la dimension passionnelle dans la cure 1. En s’appuyant sur l’expérience d’une prise en charge difficile, l’auteur nous fait voir comment la position de l’analyste est cruciale. Pour celui-ci, il s’agit de survivre à cette effraction passionnelle et non de s’y soustraire afin de rejoindre les noyaux traumatiques du patient. Mais il s’agit aussi de résister aux effets du clivage puissant qu’installe la sexualisation du mouvement passionnel. Par la suite, lorsque la dimension passionnelle se sera calmée, il s’agira pour l’analyste d’être encore davantage présent pour éviter un retrait défensif, face à un possible effondrement mélancolique. En effet, la douleur massive, intolérable, qui accompagne la résolution de la passion nécessite que l’analyste (re)trouve une capacité à s’engager davantage encore face à une véritable régression à la dépendance, et puisse y répondre dans le registre de la préoccupation maternelle primaire.

Dans son article « Séduction et contre-transfert », Marc Hebbrecht s’intéresse quant à lui au contre-transfert érotique dans la cure. Grâce à un détour par différents films et séries (Les Sopranos, In Treatment, A Dangerous Method), le concept du transfert érotique comme proposé par Freud en 1915 est discuté en lien avec la théorie kleinienne, la contribution de Stoller et l’œuvre de Jean Laplanche. En s’appuyant sur la clinique, l’auteur nous fait part avec beaucoup de générosité des réactions contre-transférentielles qui l’ont traversé lors de différentes cures. Pour l’auteur, le contre-transfert érotique précède souvent les manifestations de l’amour de transfert. La séduction érotique provoquée par le patient pose des risques si l’analyste n’est pas suffisamment conscient de ce qui se cache comme motion pulsionnelle derrière cette séduction. De quelle répétition est-elle le signe, surtout avec des patients états-limites?

Armelle Hours, dans « Dérives de l’attraction, risque d’une séduction en court-circuit », nous fait cheminer avec l’analyste en séance aux prises avec l’attraction addictive d’une patiente aussi forte que le risque accidentel, comme solution d’un lien à l’objet qui n’a que trop peu existé. L’auteure considère:

l’attraction dans sa dimension excessive comme une recherche de satis- faction immédiate, alors même qu’elle apporte une compensation jugée éphémère donc toujours insatisfaisante. Quand l’intime conviction est de considérer l’attente comme la mort, l’attente reste inadmissible. Au cours de cet engrenage de la dérégulation, les courts-circuits sont alors susceptibles de se répéter encore et encore. L’objet addictif obéissant au principe de l’objet de substitution devient le séducteur.

La tâche de l’analyste, comme nous le décrit avec pertinence Armelle Hours, sera non seulement d’accueillir les mouvements souvent chaotiques et dangereux, mais surtout de garder confiance dans la méthode. Ceci ne se fera pas sans provoquer chez l’analyste des positions contre transférentielles périlleuses. Réintroduire par le jeu un écart dans ces contrées dévastées et amener à leurs représentations pourrait définir le projet de la cure, proche de l’ambition de l’artiste.

Et quand l’amour devient fou? C’est sur cet élan amoureux dans son versant passionnel que s’est penchée Anouk Meurrens dans l’intérêt qu’elle porte aux comportements insensés. «Amour fou» nous fait rencontrer Clovis, patient schizophrène dont l’érotomanie l’a conduit au pire. Qui séduit qui dans cette maladie de l’amour ? C’est en effet ladéfinition de l’érotomanie qui est une «illusion délirante d’être aimé», illusion qui ne peut mener en deuxième phase qu’au dépit quand l’objet des projections déçoit et qui finit en troisième phase par la rancune et la vengeance. C’est aussi l’occasion pour l’auteure de reconsidé- rer l’amour et la haine, tous deux intimement liés tout en n’étant pas des contraires. «La haine n’est pas plus le contraire de l’amour que le vinaigre n’est le contraire du vin» (P. Denis, 2013, p. 2). Comment distinguer cet élan passionnel de folie des débuts amoureux communs à chacun ? Quel lien serait à faire avec le transfert dans la cure ? Voilà autant de réflexions qu’Anouk Meurrens nous propose.

Dans «Séduction et groupalité psychique», Kostas Nassikas nous emmène de façon convaincante sur les chemins surprenant de la séduction et des différents mécanismes psychiques qui fonctionnent entre le séducteur et le séduit. L’auteur passe ainsi par la notion d’empathie, puis par les mécanismes pré-psychotiques de la perversion narcissique. Il s’attarde, par la suite, sur la notion particulièrement intéressante de la groupalité psychique qui se met en place dès les commencements de la vie ; il considère cette dimension comme le soubassement sur lequel se développe la groupalité sociale. Les blocages dans les fondements de la groupalité psychique rendent impossible la groupalité sociale, tout en favorisant des séductions fulgurantes. C’est ce que l’on voit dans l’exemple clinique auquel l’auteur se réfère qui «nous ouvrent la possibilité de réflexions concernant les liens entre les difficultés psychiques dans la groupalité relationnelle externe et la groupalité interne. Ces mêmes réflexions nous amènent aussi à mieuxcomprendre les liens entre la séduction et la groupalité psychique. »

«Le négatif de la séduction de masse lors de l’invasion russe en Ukraine» est une proposition originale de Berdj Papazian, quand il analyse le versant négatif de la séduction. Même si cet article ne plaira pas à tous, c’est au vu des échanges intéressants que nous avons eus à son propos au sein du comité de rédaction, nous avons décidé de le publier dans cette revue. En effet, partant de l’élan de solidarité sans précédent qui a poussé les pays occidentaux à soutenir l’Ukraine par tous les moyens: politique, militaire, humanitaire; l’auteur s’intéresse aux motivations inconscientes qui ont dû contribuer au caractère unanime et extrémiste de cet engagement. La guerre menée par la Russie a offert une opportunité inespérée de sortir de la confusion mentale dans laquelle la pandémie a plongé nos populations. Les fake news s’étaient répandues dans les esprits au point d’entraîner des clivages à tous les niveaux de la société rongée par des angoisses paranoïdes. La bienfaisance dont bénéficie l’Ukraine permet à l’Occident de projeter ses agressivités en identifiant l’agresseur du côté du Kremlin. La contrepartie négative de l’identification dépressive à la victime porte sur le phénomène collectif de masse, sur la destructivité et sur son déni. L’IPA n’aurait pas échappé à ce tsunami humaniste, nous dit Papazian.

Dans cette revue, nous avons décidé d’ouvrir une nouvelle rubrique que nous intitulons RÉSONANCES. Sous ce vocable, nous permettrons à divers auteurs de résonner-raisonner, de façon succincte, à propos d’un exposé, ou d’un texte. C’est l’exposé de Blandine Faoro- Kreit «Comment refuser une goutte d’eau quand on a eu soif» qui a été proposé à la résonance de collègues. Comment comprendre, en effet, l’impossibilité pour une patiente à rompre une relation amoureuse destructrice? L’auteure pose l’hypothèse que l’agonie primitive et les angoisses archaïques à l’œuvre dans les relations précoces se rejoueraient dans ce type de relation. Cette impossibilité à rompre se rapprocherait-elle également de procédés auto- calmants, de complaisance masochique ou d’une position mélancolique ? Nous remercions chaleureusement Jean-Paul Matot, Jacqueline Godfrind, Éliane Feld- Elzon, Frédérique Mercenier et Arlette Lecoq de s’être prêtés au jeu de la résonnance dans le partage de leurs réflexions et associations dont la richesse et l’originalité sont un régal précieux pour penser.

Sous la rubrique HORS THÈME, Didier Lippe, dans «Shylock, figure du mal», nous entraîne à revisiter Shakespeare dans son questionnement sur la «Nature» de l’homme. Avec beaucoup d’à-propos, et dans une écriture très agréable, l’auteur à travers la question de l’antisémitisme, s’interroge de savoir si dans Shylock, le «Juif», est une«figure du Mal» ou le révélateur du Mal? La «mélancolie» d’Antonio, «Le Marchand de Venise», et la quête identitaire qu’elle sous-tend, font osciller tout au long de la pièce les problématiques de l’Être et de l’Avoir, en désignant Shylock comme seul susceptible de pouvoir combler le manque d’Avoir, mais aussi le manque d’Être chez Antonio. Le manque fondamental, inhérent à l’Être Humain, renvoie aux pertes fantasmatiques de la complétude originelle et de son paradis perdu, points d’appui dans la construction identitaire et ses impasses psy- chopathologiques (conduites de dépendances, etc.) Face au «refus de la complexité psychique» engagée dans cette construction identitaire, le «Mal» vient alors parfois comme «solution». La pièce de Shakespeare en témoigne et conclut cette «tragédie» de l’Être par la «comédie» humaine comme condition d’existence.

Dès la première scène, Antonio le proclame “le monde est un théâtre, et mon rôle est d’y être triste”, et pour Shylock alors, est-ce d’y tenir, mais avec fierté et ténacité (en responsabilité), le rôle du juif, celui, pourtant inacceptable, du “Mal nécessaire”?

1. Matot J.P., «Séduction et passion dans l’espace analytique. Un malentendu théorique ».

 


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